Le sophisme de la stabilité dans l’argumentaire des RIR

De quelle stabilité parle-t-on : celle de l’institution, ou celle des réseaux que les gens utilisent ?

Un bureau se trouve sous une cloche de verre, tandis qu’un câble bleu reliant des maisons et des ateliers miniatures passe dans une pince fixée à son socle.

Sommaire

Un bureau protégé ne sécurise pas le réseau qui en dépend. Lu Heng demande de quelle stabilité on se préoccupe lorsque les opérateurs subissent les conséquences du contrôle exercé par les registres.

Le sophisme de la stabilité dans l’argumentaire des RIR

Les registres Internet régionaux aiment parler le langage de la stabilité. Le mot est commode. Il sonne technique. Il sonne neutre. Il semble se situer au-dessus de la politique, au-dessus du commerce et au-dessus du différend lui-même.

Mais ce mot masque la véritable question.

La stabilité de quoi ?

AFRINIC et, plus largement, le camp des RIR affirment souvent que mon recours en justice menace la stabilité du registre. Cette affirmation n’est pas entièrement irrationnelle. Un contentieux visant un registre peut créer de l’incertitude. Des comptes gelés, des décisions de justice, des élections contestées, une administration judiciaire et une paralysie institutionnelle ne sont pas les signes d’un registre en bonne santé. Personne ne devrait prétendre le contraire.

Mais ce n’est qu’un côté du bilan. L’autre pèse plus lourd.

Cloud Innovation, LARUS et mon groupe d’entreprises représentent plus de 10 millions d’adresses IP. Derrière ces ressources se trouvent des millions de sites web, des centaines de millions d’utilisateurs finaux qui s’en servent effectivement et des infrastructures bien réelles. Des hôpitaux. Des aéroports. Des entreprises. Des hébergeurs. Des systèmes de sécurité. Des systèmes de paiement. Des services publics et privés essentiels.

Si AFRINIC, ou n’importe quel RIR, tente de révoquer, de polluer, de geler ces ressources ou de les contaminer par des considérations politiques, le risque pour la stabilité n’a rien de théorique. Il ne s’agit pas d’une question de quelques minutes lors d’une réunion sur les politiques du registre. Il ne s’agit pas d’un débat philosophique sur la « communauté ». Il s’agit d’une menace opérationnelle directe pour des réseaux en fonctionnement.

L’argument des RIR n’est donc pas faux parce que la stabilité serait sans importance. Il est faux parce qu’il définit la stabilité comme le confort du registre, et non comme la continuité de l’Internet.

Deux types de stabilité sont en jeu dans ce différend.

Le premier est la stabilité institutionnelle du registre. C’est la stabilité de la société, de son compte bancaire, de son conseil d’administration, de ses bureaux, de ses élections, de son personnel, de sa défense en justice et de la manière dont elle se présente comme l’autorité régionale légitime.

Le second est la stabilité des réseaux qui acheminent le trafic et de la continuité pour les clients. C’est la stabilité qui permet aux paquets de circuler, aux services de rester en ligne, aux clients de rester joignables, aux contrats d’être honorés et aux opérateurs de pouvoir compter sur les identifiants autour desquels leur infrastructure a été construite.

AFRINIC parle surtout de la première. Je parle surtout de la seconde.

Voilà la différence.

L’erreur économique est simple. Les RIR traitent le registre comme s’il était l’actif. Il ne l’est pas. Le registre est un service de coordination. L’actif, c’est l’utilisation économique effective des ressources de numérotation par les opérateurs et les clients. La valeur n’est pas créée par une entrée de base de données qui repose tranquillement dans les bureaux d’un registre. Elle est créée par les réseaux qui déploient des adresses, par les clients qui en dépendent et par les marchés qui bâtissent des services sur cette base.

Une inscription au registre décrit la réalité. Elle ne la crée pas.

Dès lors que les adresses IPv4 sont devenues rares, susceptibles de faire l’objet de financements, louées, achetées, routées, assurées, disputées devant les tribunaux et intégrées aux infrastructures des clients, l’ancien modèle des registres a changé de nature. Ce qui n’était autrefois qu’une fonction administrative de faible valeur est devenu un point de passage obligé donnant prise sur des actifs opérationnels de grande valeur. Les RIR n’ont adapté ni leur mandat, ni leur responsabilité, ni leur modèle de représentation, ni leur architecture de basculement à cette transformation. Ils ont conservé l’ancien langage de la gestion dans l’intérêt commun tout en exerçant de nouvelles formes de pouvoir.

Voilà la source de l’instabilité.

Ce n’est pas l’opérateur qui déclare que l’empereur n’a pas de mandat.
Ce n’est pas le tribunal qui demande si l’action d’un registre privé est soumise à des limites juridiques.
Ce n’est pas le client qui veut la continuité.
Ce n’est pas le marché qui traite les adresses IPv4 comme du capital.

L’instabilité vient d’un registre privé qui revendique le pouvoir de détruire des actifs de réseau en exploitation tout en n’assumant qu’une responsabilité faible, voire inexistante, au regard des conséquences.

En économie, c’est un cas d’école du problème de hold-up. Une partie réalise des investissements spécifiques, irrécupérables et difficiles à redéployer. Une autre partie contrôle un point de passage obligé une fois l’investissement réalisé. Le détenteur de ce point de passage revendique alors un pouvoir discrétionnaire sur l’actif, tandis que l’investisseur supporte les pertes. Sur les marchés ordinaires, on appelle cela un risque structurel. Dans le monde des RIR, on appelle cela la « gestion dans l’intérêt commun ».

Le mot ne change pas la structure.

Un hôpital se moque de savoir si une panne a été causée par un noble processus communautaire. Un aéroport se moque de savoir si la défaillance d’un objet route était justifiée par une interprétation interne des politiques du registre. Le propriétaire d’un site web se moque de savoir si un registre estime avoir défendu « la région ». L’utilisateur final ne constate qu’une chose : le service fonctionne ou il ne fonctionne pas.

C’est pourquoi il faut renverser l’argument de la stabilité.

AFRINIC affirme que mon recours menace la stabilité du registre. Mais la tentative d’AFRINIC d’imposer son pouvoir sur des ressources déjà intégrées aux opérations menace la stabilité de l’Internet réel. Elle transforme un différend avec le registre en risque pour des infrastructures en service. Elle crée de l’incertitude autour d’actifs dont les clients, les opérateurs de télécommunications, les entreprises et les services publics dépendent chaque jour.

Ce n’est pas de la stabilité. C’est une stabilité fondée sur la prise d’otages.

Le message est le suivant : ne contestez pas le registre, car il pourrait s’effondrer. Mais si un registre peut s’effondrer parce qu’un seul de ses membres saisit les tribunaux, alors il n’a jamais été assez stable pour détenir un pouvoir unilatéral sur des infrastructures en service. Si un système ne peut résister à un examen juridique, à des revendications sur des actifs, à un différend avec un membre, à des pressions bancaires, à un échec électoral ou au contrôle ordinaire des tribunaux, la réponse n’est pas de lui accorder davantage d’immunité. La réponse est de réduire son pouvoir.

Un registre n’est pas un État.
Une salle ne vaut pas mandat.
Une réunion sur les politiques du registre n’est pas une assemblée législative.
Une région desservie n’est pas un peuple.
Un contact inscrit dans une base de données n’est pas une procuration pour représenter une entreprise.

Et le désir d’un registre de préserver son autorité institutionnelle ne se confond pas avec la stabilité de l’Internet.

Les RIR confondent leur propre survie avec celle de l’Internet parce que leur modèle repose sur cette confusion. Si l’on traite le registre et l’Internet comme une seule et même chose, toute contestation du registre devient une menace pour l’Internet. Toute action en justice devient un sabotage. Toute demande de mise en cause de sa responsabilité devient une attaque. Toute demande de portabilité devient une tentative de captation. Tout acteur du marché devient un danger.

C’est de l’autopréservation institutionnelle déguisée en ingénierie.

La véritable question d’ingénierie est plus circonscrite. Une action donnée protège-t-elle l’unicité ? Empêche-t-elle les attributions en double ? Corrige-t-elle une fraude ? Préserve-t-elle l’exactitude des informations connexes au routage ? Améliore-t-elle la sécurité ? Maintient-elle l’interopérabilité ?

Si la réponse est oui, le registre peut avoir un rôle technique.

Si la réponse est non, le registre ne protège pas l’Internet. Il étend son pouvoir.

L’utilisation commerciale ne pose pas un problème d’unicité. La location ne pose pas un problème d’unicité. La localisation géographique des clients ne pose pas un problème d’unicité. Le financement d’actifs ne pose pas un problème d’unicité. Le modèle économique d’un membre n’est pas un invariant mondial. Ces questions relèvent des opérateurs, des clients, des contrats, des tribunaux et des marchés. Elles ne donnent pas à un registre licence de menacer des ressources déjà en exploitation.

Le système des RIR a survécu pendant des années parce que la nature des actifs était mal comprise. Les adresses IP étaient traitées comme de simples jetons administratifs, et non comme des actifs en capital. Cette fiction a vécu. La rareté y a mis fin. Les marchés y ont mis fin. La location y a mis fin. Les tribunaux chargés des faillites y ont mis fin. La dépendance des systèmes de sécurité à ces adresses y a mis fin. Les infrastructures critiques y ont mis fin.

La question n’est plus de savoir si les adresses IPv4 ont de la valeur. La question est de savoir si des registres privés peuvent continuer à exercer un pouvoir sur des infrastructures publiques tout en refusant de reconnaître que les acteurs s’appuient sur ces ressources comme sur des biens, en limitant leur responsabilité, en rejetant la portabilité et en revendiquant une autorité communautaire sans représentation légalement fondée.

Ils ne le peuvent pas.

La voie à suivre n’est pas de faire des RIR de meilleurs souverains. La voie à suivre est de mettre fin à leur prétention à la souveraineté.

La couche des registres doit rester minimale. Elle doit consigner l’unicité, le contrôle, les transferts, les attestations de sécurité et les métadonnées relatives aux conflits. Elle doit pouvoir être auditée. Elle doit pouvoir être remplacée. Elle doit disposer de mécanismes de basculement. Elle ne doit pas pouvoir détruire la continuité de réseaux en service parce qu’une doctrine privée en matière de politiques de registre réprouve le modèle économique d’un opérateur.

La portabilité doit devenir un droit ferme et opposable. Si un registre devient abusif, tombe sous l’emprise d’intérêts particuliers, devient insolvable, se trouve en situation de conflit d’intérêts ou perd sa pertinence technique, les réseaux doivent pouvoir lui retirer leurs ressources de numérotation et leurs numéros de système autonome, les ASN, pour les confier à un autre. Sans portabilité, chaque RIR est un point de verrouillage. Avec ce verrouillage, chaque différend devient une prise d’otages.

Voilà pourquoi l’argument de la stabilité ne tient pas.

AFRINIC n’est pas la stabilité et Lu n’est pas l’instabilité. C’est une géométrie de propagande.

La véritable distinction est ailleurs. AFRINIC défend la stabilité institutionnelle du registre. Je défends la stabilité des réseaux qui acheminent le trafic et de la continuité pour les clients. AFRINIC se préoccupe de la stabilité de son autorité. Je me préoccupe de la stabilité de l’Internet dont les gens se servent réellement.

L’Internet ne défaille pas seulement lorsque les paquets cessent de circuler. Il défaille aussi lorsque les institutions qui consignent qui peut utiliser les identifiants perdent la confiance des opérateurs qui font circuler les paquets.

Voilà la leçon.

Pas le blanchiment de mandat.
Pas la trahison du code qui fonctionne.
La primauté du code qui fonctionne.