La représentation imposée : le RIPE NCC, la « désinformation chinoise » et la fiction d’une communauté inclusive

Je contestais une règle de vote, je ne représentais pas la Chine. Une communauté ne peut revendiquer ma présence puis invoquer ma nationalité pour écarter mon objection.

Dans une scène miniature bleue et blanche, un participant tient une bulle de parole près d’une table ronde, encadré seul par une grande étiquette bleue vide.

Sommaire

Représentation imposée et blanchiment de mandat dans la gouvernance des ressources de numérotation Internet.

L’essentiel en deux minutes

RIPE présente sa communauté comme ouverte à tous. Ses engagements publics en matière d’inclusion couvrent la race, la couleur de peau et l’origine nationale.[1][2] Pourtant, lors de l’assemblée générale du RIPE NCC du 28 octobre 2026, une intervention qualifiant mon objection de « désinformation chinoise » a été applaudie.[3]

Je contestais une proposition du conseil d’administration. Je ne représentais pas la Chine. La Chine n’avait rien à voir avec la question : les règles de vote proposées permettaient-elles à des dirigeants nommés de l’emporter sur une majorité d’administrateurs élus avec l’appui d’une minorité d’élus ?

La contradiction est simple : on ne peut pas affirmer que tout le monde appartient à la communauté, puis invoquer la nationalité d’un participant pour l’écarter lorsqu’il exprime un désaccord.

Qualifier mon objection de chinoise, c’est imposer un rôle national à un argument individuel. C’est de la représentation imposée. Appliquons la même logique au reste de la salle : un avocat d’Amsterdam représente-t-il Amsterdam ? Les participants européens représentent-ils l’Europe ? L’objection d’un participant russe deviendrait-elle de la désinformation russe ? Qui a nommé qui à ces fonctions ?

Le mot « communauté » remplit ensuite une seconde fonction. Il transforme les personnes présentes dans la salle en une prétendue source d’autorité sur celles qui n’y sont pas. C’est du blanchiment de mandat. Tout le monde est compté lorsque l’institution a besoin d’un mandat large ; un critique gênant peut soudain être classé comme étranger.

Les applaudissements ont rendu cette contradiction publique. Une salle qui prétend accueillir toutes les nationalités a applaudi une intervention qui se servait de la nationalité pour discréditer un participant.

Un registre doit tenir des données exactes et coordonner des numéros uniques. Il n’a pas besoin d’attribuer une identité nationale à chaque critique ni de parler au nom d’un continent. Ma participation ne peut pas fonder votre mandat tandis que ma nationalité disqualifie mon objection.

1. Tout le monde est inclus — jusqu’à ce que quelqu’un s’oppose

Communautaire. Ascendant. Ouvert. Inclusif.

Ces mots portent la revendication de légitimité du système des RIR. RIPE décrit son processus d’élaboration des politiques comme ouvert à tous, les décisions se construisant par la discussion et le consensus. Son groupe de travail sur la diversité affirme que chacun doit être accueilli sans distinction de race, d’appartenance ethnique, d’origine nationale, de couleur de peau ou de conviction politique. Son code de conduite rejette explicitement la discrimination fondée sur l’origine nationale, la race ou l’appartenance ethnique.[1][2][4]

Ces engagements ont un sens très clair : un argument doit résister à l’examen de son contenu, quelle que soit la personne qui le présente.

Lors de l’assemblée générale d’octobre, j’ai demandé si des dirigeants nommés pouvaient s’allier à une minorité d’administrateurs élus pour battre une majorité d’élus. Alex, qui s’est présenté comme avocat de l’Amsterdam Internet Exchange, a déclaré : « Veuillez oublier la désinformation chinoise », a contesté ce scénario et a appelé à voter pour. Son intervention a été suivie d’applaudissements. Plus tard, après mon explication des chiffres, le directeur général Hans Petter Holen a reconnu qu’ils étaient exacts.[3]

La Chine n’avait rien à voir avec ce calcul. Changez mon passeport : les pouvoirs de vote proposés restent exactement les mêmes.

Se servir de ma nationalité pour discréditer cette objection constitue une discrimination fondée sur la nationalité. Cela contredit directement l’inclusion dont ce système se réclame. L’inclusion se mesure à ce qui se passe lorsque quelqu’un n’est pas d’accord. Accueillir les gens tant qu’ils approuvent ne coûte rien.

On ne peut pas inviter tout le monde dans la communauté, puis tracer une frontière nationale autour d’un argument gênant.

2. Je ne représente pas la Chine. Qui représentez-vous ?

J’étais présent en tant que participant ayant une objection. Personne ne m’avait chargé de représenter la Chine. Ma nationalité ne transformait pas une question sur les pouvoirs du conseil en un différend entre pays.

Voilà la représentation imposée : attribuer à quelqu’un un rôle politique en raison de son origine, sans son autorisation, puis juger son argument à travers ce rôle.

Appliquons cette logique à l’intervenant et à la salle. Un avocat d’Amsterdam parle-t-il au nom d’Amsterdam ? Des Pays-Bas ? De l’Europe ? Qui lui a donné ce mandat ? Qui l’a donné aux personnes qui applaudissaient ?

Si la salle est censée représenter l’Europe, où se situerait un participant russe ? Son objection deviendrait-elle de la désinformation russe ? Les mêmes mots deviendraient-ils une contribution communautaire ordinaire s’ils étaient répétés par un collègue néerlandais ?

Le calcul serait identique. Seule changerait l’identité attribuée à celui qui parle.

C’est là toute l’absurdité. Nous discutons des pouvoirs d’un registre de numéros. Soudain, les participants incarnent des pays, la salle se voit dotée d’une identité géopolitique imaginaire et une objection devient une intrusion étrangère.

Comme je l’ai soutenu dans la Note 54, Qui peut parler au nom d’un continent, d’une communauté ou de « l’utilisateur final » ?, une région de service n’est pas un peuple. Enregistrer des numéros pour les réseaux africains ne fait pas d’AFRINIC l’Afrique. Servir les réseaux européens ne fait pas du RIPE NCC l’Europe.

On peut parler au nom d’une entreprise qui vous a mandaté ou exercer un droit de vote défini en tant que membre. Ni l’un ni l’autre ne vous confère un continent. Assister à une réunion encore moins.

3. Comment la « communauté » devient un mandat

Le RIPE NCC l’affirme par écrit : « C’est de la communauté que nous recevons notre mandat. »[5]

La manière dont il traite les personnes qu’il appelle la communauté importe donc à sa revendication d’autorité.

La communauté annoncée n’impose aucun examen de nationalité à l’entrée. Pourtant, qualifier une objection de chinoise crée un dedans et un dehors dans la discussion. Les soutiens peuvent parler au nom de la communauté sans autre qualification ; le critique se voit assigner un pays. La position des uns est présentée comme appartenant à tous. La contestation prend des accents étrangers.

C’est le mécanisme que j’ai appelé blanchiment de mandat dans la Note 62 : un rôle limité de coordination passe à travers le langage de la communauté, du consensus et de la représentation jusqu’à sembler porter une autorité bien plus étendue.

La Note 73 met en évidence l’étape manquante. Participer à une discussion n’autorise pas les participants à parler au nom de tous ceux que son résultat affecte. Les votes des membres régissent une association ; ils ne désignent pas les représentants de peuples entiers. Vingt personnes ou deux mille : le nombre de présents ne dit pas qui les a réellement mandatés.

L’attaque fondée sur la nationalité ajoute une autre défaillance. La salle tire son autorité d’une communauté dont elle peut redessiner les frontières lorsqu’elle est contestée. L’accord vaut parole de la communauté. Une objection gênante peut être réétiquetée comme venant de l’extérieur.

On ne peut pas compter ma présence comme preuve d’inclusion, puis se servir de mon origine pour minorer ma voix.

4. Ce que les applaudissements ont révélé

Les applaudissements comptent parce qu’ils ont rendu visible la réaction de la salle. Une personne a été publiquement disqualifiée sur la base de sa nationalité, et cette intervention a été applaudie. La culture d’une réunion se lit dans ce qu’elle récompense.[3]

C’est la logique sectaire décrite dans la Note 62. Le groupe prend sa propre approbation pour une preuve d’autorité. Contester une décision devient contester le groupe. L’étiquette nationale détourne l’attention de la règle de vote vers l’identité de celui qui la remet en cause.

Une fois cette manœuvre admise, la prétention devient impossible à corriger. L’institution parle au nom de la communauté ; ses défenseurs décident qui appartient à cette communauté ; un critique peut en être exclu par ceux-là mêmes qu’il questionne.

Le mot « inclusif » reste sur la page. Dans la salle, l’appartenance devient conditionnelle.

Le mensonge consiste à prétendre inclure tout le monde tout en utilisant l’identité nationale pour discréditer une personne en désaccord.

Cela corrompt aussi le sens du consensus. Si formuler une objection expose un participant à une attaque sur sa nationalité et à des applaudissements publics, le silence devient l’option la moins coûteuse. Dans ces conditions, l’accord nous renseigne moins sur la résistance de la proposition à la critique que sur ceux qui acceptent encore de payer le prix de la parole.

Une salle ne peut pas fabriquer un mandat en rendant le désaccord indésirable.

5. Un registre n’a pas de civilisation à défendre

Le travail nécessaire est concret : coordonner des numéros uniques, tenir des données exactes et protéger la continuité des réseaux en fonctionnement. Rien de cela n’exige de déterminer si un critique vient du bon pays.

Élargir ou diversifier l’assemblée ne transformerait pas un registre en gouvernement. Ce travail n’exige pas, au départ, de représenter politiquement des peuples entiers. Les opérateurs ont besoin d’une coordination fiable. Ils n’ont pas besoin qu’une salle de réunion leur assigne une allégeance nationale.

Je suis venu contester une règle de vote. Je ne suis pas venu comme délégation chinoise. Les personnes qui me répondaient ne sont pas devenues l’Europe parce qu’elles étaient assises dans la même salle.

Si j’appartiens à votre communauté, mon désaccord y a lui aussi sa place. Vous ne pouvez pas me revendiquer quand vous avez besoin d’un mandat et faire de moi un étranger quand je le conteste.

Sources

1. Élaboration des politiques de RIPE : participation ouverte et processus ascendant.

2. Groupe de travail de RIPE sur la diversité : le périmètre déclaré de l’inclusion.

3. Assemblée générale du RIPE NCC, octobre 2026 : transcription sténographique ; débat sur le conseil, remarque sur la nationalité, applaudissements et reconnaissance ultérieure de l’exactitude des chiffres.

4. Code de conduite de RIPE, RIPE-766, publié le 5 octobre 2021.

5. Stratégie du RIPE NCC 2022–2026, objectif stratégique 1.